hebdo de BENOIST

Accusé peuple français, levez-vous

La semaine dernière, on m’a invité à participer à une émission de télévision pour évoquer la Première Guerre mondiale. Je ne résiste pas à l’envie de vous faire part d’une discussion qui a précédé l’enregistrement, tant elle me semble caractéristique du climat très particulier que le gouvernement, crise aidant, cherche à installer dans notre pays. Nous étions six ou sept autour de la table, et pour détendre l’atmosphère, l’animateur nous demande ce que l’histoire retiendra du quinquennat de Sarkozy. Mon voisin réplique du tac-au-tac que la postérité retiendra précisément qu’il n’aura fait qu’un seul quinquennat. Sa remarque, plutôt drôle, n’a pas plu du tout aux deux intervenants situés en face de nous. Les voilà partis dans un duo hallucinant, sur le mode : l’histoire retiendra que Sarkozy aura, avec courage, permis aux Français de comprendre qu’une époque était révolue. Le temps des assistés est terminé, nous avons pendant trop longtemps vécu au-dessus de nos moyens, il faut désormais que le peuple de fainéants que nous formons se remette vraiment au travail, etc... J’étais, je l’avoue, disposé à éviter tout incident diplomatique avant même que les caméras n’aient commencé à enregistrer. Mais juste à ce moment-là, l’animateur se tourne vers moi et me demande : « et il en pense quoi, l’historien, de ma question ? ». Alors j’ai répondu, en disant d’abord que la postérité était souvent facétieuse, et qu’elle ne correspondait que très rarement à ce que les contemporains espéraient. Avant d’avancer que dans quelques temps, on se demandera peut-être comment on a pu commettre l’erreur de se calquer à ce point sur le modèle allemand, qui n’est en rien une solution, mais au contraire une des causes principales de la crise européenne que nous traversons. L’atmosphère est devenue soudain un peu plus fraîche – pour ne pas dire glaciale - et on ne peut pas vraiment dire qu’elle se soit réchauffée au cours de l’enregistrement.

On le sait, de tels propos sont loin d’être isolés. On les tient même au sommet de l’État. Nicolas Sarkozy, dans sa récente intervention télévisée, a par exemple essayé de nous faire croire que les difficultés actuelles de la France trouvaient en grande partie leurs origines dans l’abaissement de l’âge légal de la retraite sous Mitterrand et dans la création des 35 heures sous Jospin. Et François Fillon, dans sa présentation du dernier plan de rigueur en date, n’a eu de cesse de répéter que nous devions travailler davantage, et fournir les efforts que nous nous refusons à accomplir depuis trop longtemps. La morale est simple : c’est celle de la Cigale et la fourmi : « Vous chantiez ? j’en suis fort aise. Eh bien : dansez maintenant. » Mais c’est une drôle de musique qu’est en train de composer le gouvernement. On ne connaît que trop bien ce refrain : vous avez joui pendant des années d’avantages indus, vous avez cru que vous étiez sur terre pour profiter de la vie, que vous pouviez disposer de temps libre pour éduquer vos enfants, lire, marcher dans la nature, parcourir le monde qui vous entoure pour mieux le comprendre... Fous que vous êtiez ! Au boulot !

De tels discours, qui visent au fond à rendre le peuple français responsable de la crise financière que nous vivons, sont particulièrement dangereux. Non pour leurs effets de vérité. Après tout, si les 35 heures sont une telle catastrophe, pourquoi la droite, depuis 2002, n’a-t-elle pas réformé la durée légale du travail ? Qui rappellera les centaines de milliers d’emplois créés par la réduction du temps de travail ? Qui montrera comment, dans les dernières décennies, la part des salaires dans le partage des richesses n’a cessé de baisser au profit du capital ? Qui dira que des millions de Français n’ont pas attendu la crise des subprimes et des dettes souveraines pour avoir des fins de mois difficiles, qu’ils étaient déjà très nombreux, avant 2008, à tenter de survivre avec les minima sociaux ? Non, nous le savons, les vrais responsables, c’est la finance qui, à force de vouloir gagner toujours plus, a précipité le monde au bord de l’abîme. Mais d’abord tous ces responsables politiques qui, à suivre aveuglément les tenants du libéralisme économique et du moins d’État, ont déposé les armes de la politique face à la logique économique. Qui se souvient que dans sa campagne de 2007, le candidat Sarkozy faisait ainsi la promotion du système américain d’accès à la propriété, qu’il voulait importer en France, subprimes comprises ? Le discours actuel du gouvernement pourrait, si nous n’y prenons garde, porter bien plus largement qu’on ne voudrait le croire. Car il s’appuie sur un vieux fonds inconscient de culpabilité. Qu’on se souvienne d’une autre crise, celle de 1940, qui avait conduit Pétain au pouvoir. Pour Vichy, les responsables de la défaite étaient faciles à identifier : c’était le Front populaire, sa semaine de 40 heures et ses congés payés (déjà la baisse du temps de travail). C’étaient les Juifs aussi, bien entendu. Mais plus que tout, c’était le peuple français, qui s’était laissé endormir par de belles promesses de jours meilleurs, et qui méritait bien ce qui lui arrivait. « Voilà où tout cela nous a menés » disait le vieux maréchal. « Voilà où nous en sommes » répètent aujourd’hui les figures de la droite. Accusés, levez-vous ! Mais pour dire bien haut que nous n’acceptons pas d’endosser la responsabilité de la tourmente actuelle. Au contraire, le moment est venu de faire entendre notre différence, et d’affirmer sans aucun complexe que cette crise – qui est aussi, ne l’oublions pas, écologique – nous oblige à inventer et à imposer d’autres solutions pour ne pas laisser, comme le dit Pierre Larrouturou, « les fous prendre le contrôle de l’asile ». Car nous vivons un moment proprement incroyable, où ceux qui nous gouvernent nous mènent droit dans le mur, tout en nous faisant croire que c’est nous qui tenons le volant.

Dans la présentation de son plan de rigueur, pas une fois le premier ministre n’a prononcé le mot « écologie ». Ah si, une fois, lorsqu’il a annoncé qu’on allait baisser la déduction fiscale pour les investissements destinés à réduire nos dépenses énergétiques. Tout un symbole.

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Commentaires

1 Message

  1. Accusé peuple français, levez-vous

    Je ne sais pas de quelle chaîne de télévision il s’agissait, mais avec une question pareille, soit l’animateur est un débutant, soit au contraire il voulait vous mettre en tension avant l’émission en espérant susciter un débat plus vif quel que soit son sujet ; il devait bien savoir qui étaient ses invités... Et quelle autre question pourrait soulever autant les cœurs que celle concernant la responsabilité de nos chefs d’États européens, qu’ils soient français, grecs, italiens ou espagnols ?
    La comparaison avec l’arrivée de Pétain est pertinente, de même que l’article de Médiapart liant l’UMP et le FN par leurs paroles similaires.

    Voir en ligne : http://www.mediapart.fr/journal/fra...

    par Jacob Enlutt | 19 novembre 2011, 10:08

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